Combien gagne vraiment Jordan Bardella ?

Droits d’auteur, salaire européen, indemnités opaques : Jordan Bardella a déclaré en deux ans des revenus que la plupart des Français n’atteindront pas en quinze ans de travail.

En juillet 2025, Jordan Bardella a déposé une déclaration d’intérêts modificative auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Le document, rendu consultable par la HATVP et analysé notamment par Libération et Mediapart, y fait apparaître deux entrées : 88 068 euros nets perçus en 2024 au titre d’un à-valoir, puis 640 147 euros nets en 2025, sous la rubrique « droits d’auteur ». La source : Ce que je cherche, autobiographie politique publiée chez Fayard en novembre 2024, écoulée à 212 782 exemplaires selon Edistat au moment de la déclaration. Le taux de rémunération calculé sur cette base est d’environ 3,4 euros par exemplaire vendu, soit approximativement 15,5% du prix hors taxes, un niveau que plusieurs acteurs de l’édition qualifient de « très élevé dans le secteur ». Le chiffre d’affaires total généré pour Fayard est estimé à 4,8 millions d’euros TTC.

Un deuxième livre, Ce que veulent les Français, paraît le 29 octobre 2025 chez le même éditeur. Dès la première semaine, il se classe comme l’essai politique le plus vendu en France, avec environ 17 000 exemplaires. Fin décembre 2025, les ventes atteignent 57 000 unités. Les droits afférents n’ont pas encore fait l’objet d’une déclaration modificative à la HATVP à la date de rédaction du présent article.

10 927 euros brut par mois, indexés sur un juge européen

Le salaire de Jordan Bardella en tant que député européen est fixé par l’article 10 du statut des membres du Parlement européen à 38,5% de la rémunération de base d’un juge de la Cour de justice de l’Union européenne. Depuis le 1er avril 2025, ce mécanisme d’indexation porte le montant brut à 10 927,44 euros mensuels, soit 8 517,01 euros nets après application de l’impôt européen et des cotisations sociales. La déclaration HATVP déposée le 16 septembre 2024 retrace les revenus nets perçus depuis 2019 : 53 265 euros la première année partielle, 107 499 euros en 2020, 108 900 euros en 2021, 115 099 euros en 2022, 120 234 euros en 2023, et 72 792 euros pour la première partie de 2024, en raison de la transition entre deux mandats consécutifs.

Par ailleurs, Jordan Bardella est conseiller régional d’Île-de-France depuis décembre 2018. Cette fonction ouvre théoriquement droit à 2 994,84 euros nets mensuels. Mais depuis août 2019, la seule rémunération européenne dépasse le plafond légal d’écrêtement : le mandat régional ne lui a rien rapporté depuis cette date. Quant à la présidence du Rassemblement National, qu’il exerce depuis novembre 2022, elle est exercée à titre strictement bénévole : la rubrique correspondante dans la déclaration HATVP fait apparaître 0 euro pour chaque année concernée.

4 950 euros par mois sans un seul justificatif

À son salaire s’ajoute une indemnité mensuelle de 4 950 euros, destinée à couvrir les frais généraux du mandat : location d’un bureau, matériel informatique, frais de communication, représentation. Cette enveloppe, prévue à l’article 24 du statut des membres, est versée sans obligation de produire le moindre justificatif. Le Parlement européen offre la possibilité aux élus de publier volontairement un audit annuel de l’utilisation de cette somme. Jordan Bardella n’en a publié aucun. Cette absence n’est pas une exception : en 2020, une enquête internationale établissait que les 748 membres du Parlement européen percevaient collectivement 39 millions d’euros par an au titre de cette même indemnité, sans contrôle effectif. En cumulant salaire net et indemnité de frais généraux, le revenu mensuel régulier de Bardella dépasse 13 467 euros, six fois le salaire médian français de 2 190 euros nets, tel que mesuré par l’INSEE pour l’année 2024. La qualification de cette somme comme revenu entièrement disponible reste discutable : l’indemnité de frais généraux est théoriquement fléchée vers les dépenses de mandat, mais son utilisation réelle est intraçable.

Un patrimoine légalement opaque

Les eurodéputés français ne sont pas soumis à la même obligation de publicité patrimoniale que les ministres ou les parlementaires nationaux. Leur déclaration de patrimoine est déposée à la HATVP et consultable sur rendez-vous en préfecture, avec interdiction expresse de divulgation. Ce régime s’applique uniformément à l’ensemble des 81 eurodéputés français, il n’est pas spécifique à Jordan Bardella. Les éléments disponibles dans des déclarations antérieures, notamment celles liées à des scrutins où une publicité plus large était requise, indiquaient en 2023 l’absence de tout bien immobilier et une épargne supérieure à 100 000 euros répartie sur plusieurs comptes bancaires. Les 728 215 euros nets encaissés depuis fin 2024 ne sont documentés, dans aucun registre public accessible, quant à leur emploi. Achat immobilier, placements financiers, reconstitution d’épargne : la question reste ouverte.

Fayard, Bolloré et la question de l’effet médiatique

Ce que je cherche est édité par Fayard, maison appartenant au groupe Hachette Livre, lui-même propriété de Lagardère, entré dans la sphère d’influence de Vincent Bolloré via la prise de contrôle de Vivendi. Le livre a bénéficié d’une présence répétée sur CNews, Europe 1 et dans les colonnes du Journal du Dimanche, trois médias directement liés au groupe Bolloré au moment de la publication. Le lien entre cette exposition et le niveau des ventes est difficile à établir avec précision. Le taux de droits d’auteur d’environ 15,5% du prix hors taxes est élevé mais non aberrant pour un auteur présentant un fort potentiel commercial au moment de la signature du contrat. Aucun accord financier illicite n’a été établi. La question de savoir si la surexposition dans les médias du groupe constitue un avantage commercial indirect, non déclarable par nature, n’a à ce jour fait l’objet d’aucune procédure judiciaire ni d’aucune saisine d’une autorité administrative.

Quatre enquêtes, quatre niveaux d’implication

Quatre procédures gravitent autour de Jordan Bardella et du RN, avec des degrés d’implication très différents.

La première remonte à 2015. Jordan Bardella, alors âgé de 20 ans, a été employé comme assistant parlementaire à mi-temps du député européen Jean-François Jalkh, pour une rémunération de 1 200 euros nets mensuels pendant quatre mois et demi. Dans son livre La Machine à gagner (Seuil, 2024), le journaliste Tristan Berteloot affirme que des documents attestant du travail réellement accompli ont été fabriqués a posteriori, notamment des revues de presse antidatées et des agendas manuscrits reconstitués. Jordan Bardella a formellement démenti ces accusations et a déclaré que sa signature aurait été imitée. À ce jour, il n’a fait l’objet d’aucune convocation ni d’aucune mise en examen dans le cadre de cette affaire.

La deuxième procédure est plus récente. En juillet 2025, le siège du Rassemblement National a fait l’objet de perquisitions dans le cadre d’une enquête sur le financement des campagnes électorales de 2022 et de 2024. Pour la seule campagne européenne de 2024, plus de 4,5 millions d’euros ont été empruntés auprès de 225 particuliers, dont une trentaine de prêts d’au moins 50 000 euros chacun. Par ailleurs, le Conseil d’État a invalidé en mars 2025 55 000 euros de dépenses issues de la campagne européenne de 2019 de Jordan Bardella, dont 48 712 euros de primes versées à des salariés en dehors de leurs contrats. Aucune mise en examen n’a été prononcée à ce jour.

La troisième procédure ne vise pas directement Jordan Bardella. En novembre 2025, le Parquet européen a ouvert une enquête sur l’ex-groupe Identité et Démocratie pour des dépenses potentiellement irrégulières estimées à 4,3 millions d’euros entre 2019 et 2024. Les bénéficiaires présumés incluent l’agence de communication e-Politic (1,7 million d’euros) et l’entreprise Unanime (1,4 million d’euros), deux structures liées à l’entourage de Marine Le Pen. Son nom n’apparaît pas dans les actes de procédure connus.

La quatrième, la plus récente, le vise directement. En décembre 2025, l’association AC Anti-Corruption a déposé une plainte auprès du Parquet national financier pour détournement de fonds publics et favoritisme. Les faits allégués : à partir de septembre 2021, plusieurs cadres du RN, dont Jordan Bardella, auraient bénéficié de sessions de media training avec le formateur Pascal Humeau, de la société Kon Tiki, financées sur l’enveloppe parlementaire des assistants, des sessions qui auraient porté, selon la plainte, sur la campagne présidentielle française de 2022 plutôt que sur des sujets européens. Le 12 janvier 2026, le Parquet national financier a confirmé examiner la plainte, qui a également été transmise au Parquet européen pour évaluation de compétence. Le même jour, Jordan Bardella a annoncé porter plainte contre l’association pour dénonciation calomnieuse, déclarant n’avoir « rien à me reprocher ». À ce jour, aucune enquête pénale n’a été ouverte, aucune mise en examen n’a été prononcée.

Une pension européenne à 63 ans, calculée à partir de 2019

Le régime de pension des eurodéputés est régi par l’article 14 du statut des membres. Le droit à pension s’ouvre à 63 ans, calculé à raison de 3,5% de la rémunération mensuelle pour chaque année complète de mandat, plafonné à 70%, soit un maximum atteint après vingt ans. Jordan Bardella a été élu pour la première fois en juillet 2019. À l’issue de son mandat actuel, en juin 2029, il aura accompli environ dix années de mandat européen. La pension correspondante serait de l’ordre de 2 981 euros nets mensuels, uniquement au titre du Parlement européen. Il n’a pratiquement pas cotisé au régime général français, étant entré en politique avant d’avoir exercé une activité salariée. Un fonds de pension complémentaire volontaire existe au niveau européen. Réformé en 2024 en raison d’un déficit estimé à 310 millions d’euros, il a vu ses prestations réduites de moitié, l’âge de départ repoussé de 65 à 67 ans et les indexations automatiques supprimées. L’adhésion de Jordan Bardella à ce fonds facultatif n’est pas documentée publiquement. Le RN a fait de la retraite à 60 ans l’un de ses axes programmatiques depuis plusieurs années.

Points non vérifiés à la date de publication : les droits d’auteur du second livre n’ont pas encore fait l’objet d’une déclaration HATVP ; le taux de présence effectif en séance plénière, qui détermine le montant réel de l’indemnité journalière de 350 euros, est consultable sur le site du Parlement européen mais n’a pas été intégré à cette enquête ; l’adhésion au fonds de pension complémentaire volontaire reste inconnue.

Les informations relatives aux revenus, patrimoine ou rémunérations mentionnées dans cet article sont issues de sources publiques (déclarations fiscales rendues publiques, rapports officiels, estimations de tiers, déclarations des intéressés eux-mêmes ou de leurs représentants, ainsi que de publications et articles de presse). Ces données sont fournies à titre informatif et peuvent être approximatives, incomplètes ou ne plus refléter la situation actuelle à la date de lecture. Elles ne constituent en aucun cas une évaluation comptable ou juridique certifiée. Toute personne concernée qui souhaiterait apporter un correctif peut contacter la rédaction à l'adresse suivante : contact [@] combiengagne.fr.

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