La vraie fortune de Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles 

29/05/2026

La compagne de Jordan Bardella est bénéficiaire d’un trust évalué à 180 millions de dollars. Une fortune dynastique opaque, gelée par quinze ans de procédures.

Une plainte pour diffamation déposée le 21 mai 2026 devant le tribunal judiciaire de Paris a transformé une question patrimoniale en affaire politique. Derrière les communiqués d’avocats, la fortune de la compagne de Jordan Bardella plonge ses racines dans l’un des litiges successoraux les plus complexes d’Europe : quinze ans de procédures, six juridictions, plusieurs centaines de millions d’euros encore partiellement gelés. Ce que l’on sait de cet héritage tient moins à la transparence de la famille qu’à l’épaisseur des dossiers judiciaires qu’elle a tenté, sans succès total, de maintenir hors des radars.

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Une plainte, un communiqué et une affirmation non vérifiée

Le 18 mai 2026, le quotidien belge La Dernière Heure publie un article intitulé « Pots-de-vin et corruption : et si l’enquête sur la famille de Maria Carolina de Bourbon-Siciles impactait la campagne de Jordan Bardella ? ». Trois jours plus tard, les avocats de la famille, Maîtres Olivier Pardo et Benjamin Mathieu, déposent une plainte pour « diffamation publique » avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire de Paris. DHnet est visé. Le Monde, qui avait sollicité les conseils de la famille avant publication, est épargné.

Sur X, les avocats ont qualifié l’article belge de « parfaitement diffamatoire, fondé sur de fausses informations et des calomnies », ajoutant que l’objectif serait « d’atteindre indirectement Jordan Bardella par des procédés déloyaux, illicites et dénigrants ». Dans le même communiqué, ils ont affirmé « qu’il n’existe plus aujourd’hui, et ce depuis plusieurs années, aucun litige au sein de la famille Crociani ». Cette déclaration émane de la partie défenderesse. Aucun acte judiciaire officiel rendu public ne confirme à ce jour la clôture intégrale des procédures.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national, est présenté comme candidat potentiel à l’élection présidentielle de 2027. Depuis le 8 avril 2026, date à laquelle Paris Match a publié des photos officialisant leur relation, Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles est entrée dans le débat politique français, avec une saga patrimoniale que sa famille n’a pas choisie de rendre publique.

2016 : le père abolit la loi salique, la fille hérite de tout

Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles est née le 23 juin 2003 à Rome. Elle a 22 ans. Fille aînée du prince Charles de Bourbon des Deux-Siciles, duc de Castro, et de la princesse Camilla Crociani, elle n’était pas automatiquement destinée à hériter du titre et des actifs de la branche dynastique de Castro. En 2016, son père a aboli la loi salique au sein de sa maison et instauré la primogéniture absolue. Cette décision lui a conféré les titres de duchesse de Calabre et de Palerme, et le statut de future cheffe d’une maison royale dont le patrimoine s’étend sur plusieurs pays.

La famille Bourbon des Deux-Siciles descend des Capétiens et de Louis XIV. Son père est considéré, symboliquement, comme prétendant à l’ancien trône des Deux-Siciles, une monarchie italienne éteinte lors de l’unification en 1861.

Maria Carolina a reçu une éducation internationale dispensée par une douzaine de précepteurs privés, suivant les programmes de Cambridge et du CNED. Elle parle six langues : français, italien, anglais, espagnol, portugais, russe. Diplômée en septembre 2023 de l’Institut Marangoni de Paris, école de mode dirigée par Olivier Rousteing, elle a suivi en parallèle des cours d’économie en ligne à l’université Harvard. Elle réside principalement à Monaco. Ses séjours réguliers à Saint-Moritz, Gstaad et Dubaï constituent, en l’absence de toute déclaration patrimoniale publique, les seuls indicateurs visibles de son niveau de fortune.

Les biens visibles : Saint-Tropez, Paris, Monaco

Maria Carolina n’est soumise à aucune obligation de déclaration patrimoniale auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), contrairement à son compagnon. Ce que l’on sait du patrimoine immobilier familial provient de plusieurs médias fiables qui l’ont documenté.

La famille possède un château à Saint-Tropez, bordé de quatorze palmiers de quarante-cinq mètres, avec piscine et terrain de pétanque, estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros. À Paris, un appartement avec vue sur la Tour Eiffel, dont le décor inclut dorures, lustre monumental et bibliothèques en bois massif. Plusieurs appartements à Monaco, résidence principale de Maria Carolina, ainsi qu’à Rome. Une villa à Porto Cervo, en Sardaigne.

En juin 2025, Maria Carolina et sa sœur Maria Chiara ont intégré le Yacht Club de Monaco, institution dont l’adhésion est soumise à parrainage et à un processus de sélection rigoureux. L’essentiel du patrimoine familial est logé, depuis des décennies, dans des structures fiduciaires offshore dont les actifs ont fait l’objet de procédures judiciaires dans six pays.

Camillo Crociani : 600 millions et un exil sans retour

L’origine de la fortune familiale se trouve du côté maternel, et remonte à un homme que la justice italienne n’a jamais pu juger. Camillo Crociani était président de Finmeccanica, société d’État contrôlant notamment Alfa Romeo et Aeritalia. En 1976, il est rattrapé par le scandale Lockheed, une affaire internationale de corruption impliquant l’entreprise aéronautique américaine pour la vente d’avions militaires à plusieurs gouvernements. Un mandat d’arrêt est émis par la magistrature italienne.

Crociani quitte l’Italie avec sa famille, ses bijoux et des documents compromettants, et s’installe au Mexique. Il meurt en 1980 sans être jamais rentré. Sa veuve Edoarda hérite alors d’une fortune estimée à 600 millions de dollars, dispersée dans des trusts et des sociétés offshore implantées dans de multiples juridictions internationales.

En 1987, avec l’aide de la BNP Paribas Jersey Trust Corporation, Edoarda Crociani crée un trust aux Bahamas d’une valeur de 200 millions de dollars, initialement destiné à être partagé équitablement entre ses deux filles : Camilla, mère de Maria Carolina, et Cristiana. Dans ce trust figure une collection d’art exceptionnelle : des tableaux signés Pablo Picasso, Paul Gauguin, Marc Chagall, Henri Matisse. Ce trust deviendra l’épicentre d’un conflit familial qui durera plus de dix ans et traversera six pays.

Jersey, Genève, Monaco : six juridictions, une fortune gelée

En 2011, Cristiana Crociani attaque en justice sa mère et sa sœur Camilla. Elle les accuse d’avoir détourné une partie de l’héritage commun à son détriment, avec la complicité de BNP Paribas. La procédure s’engage simultanément devant les juridictions de Jersey, Curaçao, des Bahamas, de Monaco, de Paris et de Suisse.

En septembre 2017, après cinq ans de procédure et trois mois d’audience, la Royal Court de Jersey tranche en faveur de Cristiana. La Cour constate que BNP Paribas a restructuré le trust de manière irrégulière, en déplaçant les actifs vers des structures entièrement nouvelles. Elle juge que Camilla a conspiré pour détourner les fonds au détriment de sa sœur. BNP Paribas est condamnée à reconstituer le trust et réclame aussitôt à Camilla le remboursement des sommes avancées : près de 100 millions de dollars.

En décembre 2020, Camilla de Bourbon est condamnée pour outrage à la Cour. Lors de la procédure d’inventaire des biens de sa mère, elle avait dissimulé plusieurs bijoux et l’emplacement d’une toile de maître. La Cour lui offre le choix entre une amende de 2,3 millions d’euros et douze mois d’emprisonnement. En juillet 2021, elle règle l’amende et fait appel de la décision devant le Privy Council britannique.

En 2022, un arrêt du Tribunal fédéral suisse lève un coin de voile supplémentaire : 119 millions de francs suisses d’œuvres d’art stockées par Camilla de Bourbon aux ports francs de Genève ont été séquestrées à la demande d’une filiale de BNP Paribas Jersey. Ces œuvres n’ont pas fait l’objet d’une restitution publiquement documentée à ce jour.

Le site 24 Heures a évoqué un trust d’environ 180 millions de dollars, géré par BNP Paribas Genève, dont Maria Carolina serait bénéficiaire directe. La source primaire de ce chiffre, acte de trust ou décision judiciaire, n’est pas publiquement accessible. Ce montant doit être lu comme une estimation, non comme un solde disponible : une part significative des actifs familiaux demeure gelée ou sous procédure.

Mannequinat, influence et partenariats de luxe

Indépendamment de l’héritage litigieux, Maria Carolina a développé une activité propre dans la mode et l’influence, dont les contours sont partiellement documentés. En septembre 2023, elle défile pour Pierre Cardin lors de la Fashion Week de Paris. Elle collabore avec la créatrice Olympia Le-Tan sur une collection de sacs. Elle pose pour Chopard et pour Louis Vuitton, dont plusieurs médias la décrivent comme une égérie. Une campagne d’accessoires pour Pucci s’ajoute à ce portefeuille. Sotheby’s la reçoit comme invitée d’honneur lors de ventes de luxe à Paris.

Sur Instagram, où elle compte plus de 220 000 abonnés, elle alterne contenus lifestyle et engagements philanthropiques. Les montants exacts de ses partenariats de marque ne sont pas rendus publics. Pour ce type de profil, notoriété dynastique, audience qualifiée, présence dans les médias de prestige, les agences spécialisées dans l’influence de luxe évaluent les rémunérations de campagne entre 10 000 et 100 000 euros par opération, selon l’ampleur du dispositif.

Ce que Bardella déclare à la HATVP

Le 28 mai 2026, Jordan Bardella est interrogé par le journaliste Darius Rochebin dans l’émission Face à Darius Rochebin sur LCI. Il déclare avoir vendu 240 000 exemplaires de son premier livre, Ce que je cherche, paru en novembre 2024, et 170 000 du second, Ce que veulent les Français, publié le 29 octobre 2025 chez Fayard.

Sa déclaration de modification substantielle de situation patrimoniale, déposée auprès de la HATVP le 16 juillet 2025, détaille ses droits d’auteur : 88 068 euros d’à-valoir versés en 2024, auxquels s’ajoutent 640 147 euros de droits en 2025, calculés au taux de 3,4 euros par exemplaire vendu, soit environ 15,5 % du prix hors taxes. Total net déclaré : 728 215 euros.

Ses revenus institutionnels d’eurodéputé s’élevaient à 120 234 euros nets en 2023, puis à 72 792 euros nets sur la période partielle de 2024. Depuis juillet 2024, sa rémunération brute mensuelle est de 10 337 euros, auxquels s’ajoutent 4 950 euros mensuels de frais généraux. Interrogé directement sur son statut de millionnaire, Bardella a renvoyé à ses déclarations publiques sans répondre à la question.

Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, elle, ne dépose aucune déclaration. La loi ne le lui impose pas. Cet écart de régime entre les deux membres du couple, l’un soumis au contrôle public par sa fonction, l’autre protégé par son statut privé, a fait de sa fortune un sujet politique que la plainte du 21 mai n’a pas refermé.

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