Salaire connu en Suisse, estimations floues en France : l’ascension de Darius Rochebin, de la RTS à LCI, éclaire le vrai marché des stars de l’info.
Il a dit non à France 2. Non à TF1. Il anime plusieurs émissions sur LCI, signe des soirées où la chaîne info du groupe TF1 passe devant BFMTV et CNews, publie chez Gallimard. Ce que Darius Rochebin gagne depuis 2020, il ne le dit pas. Portrait d’un journaliste qui a longtemps présenté sa frugalité comme une carte de visite et qui, depuis Paris, a soigneusement rangé cette carte dans sa poche.
C’était en mars 2026. Interrogé sur les rumeurs qui l’avaient désigné comme candidat au 20 Heures de France 2, Darius Rochebin a répondu avec la tranquillité de quelqu’un qui a déjà pris sa décision depuis longtemps. « Je suis ravi de ce que je fais sur LCI. La question ne s’est jamais posée à ce point de partir », a-t-il déclaré. Il avait 59 ans. Il animait un grand entretien politique (Face à Darius Rochebin) plusieurs soirs par semaine et une tranche d’actualité nocturne (la case 22H sur LCI), qui lui valait des soirées de leadership sur les chaînes d’information, et venait de terminer une saison sans turbulences visibles.
France 2 cherchait un successeur à Anne-Sophie Lapix, qui quittait le 20 Heures après sept ans. Darius Rochebin était, selon des sources concordantes de la presse audiovisuelle, « l’homme dont tout le monde parle à Paris ». Les couloirs de l’audiovisuel évoquaient aussi une approche de TF1 pour son propre 20 Heures. Il aurait décliné les deux.
Ce double refus n’est pas anodin sur le plan financier. Le 20 Heures de TF1 est rémunéré entre 35 000 et 40 000 euros mensuels selon des estimations publiées en 2021. La présentatrice du week-end sur TF1 aurait touché entre 30 000 et 45 000 euros par mois selon la presse spécialisée. Ces montants représentent le sommet de la grille salariale du journalisme télévisuel français. En disant non, Rochebin a aussi renoncé au seul contexte qui aurait pu rendre publics, même par voie de rumeur ou de fuite, les détails de sa propre rémunération chez LCI.
En mai 2025, quand les spéculations sur France 2 atteignent leur sommet, un commentateur spécialisé évoque la crainte que certains membres de la rédaction ne voient ressurgir les accusations portées contre Rochebin en 2020, une affaire sur laquelle il a été officiellement blanchi, et qui sera détaillée plus loin. Aucune motion ni texte interne public n’a cependant été rendu public sur ce point.
Genève, hiver 1966. Son père s’appelait Khoshbin
Darius Rochebin est né le 25 décembre 1966 à Genève. Son père, Alishah Khoshbin (1917-1994), était pharmacien, originaire d’Iran, formé au lycée français de Téhéran, issu d’une tradition bahaïe, une foi minoritaire qui prône l’unité des religions et dont les fidèles ont longtemps été persécutés en Iran. Sa mère, Irène Mailler (1940-2008), était suissesse et athée.
À 20 ans, Darius Khoshbin décide de franciser son patronyme. « Khoshbin, ça veut dire optimiste en farsi », a-t-il indiqué en 2025. « Ma culture est très francophone. » Il ne parle pas le farsi. Il assume un univers intellectuel entièrement construit en français. Rochebin, transcription phonétique approximative du nom d’origine, n’est pas un pseudonyme de scène. C’est une cohérence revendiquée, pas un calcul.
Cette identité hybride nourrit directement son journalisme. Il est régulièrement sollicité comme fin connaisseur du Moyen-Orient, sur chaque développement en Iran ou en Israël, sans avoir jamais vécu dans cette région ni maîtrisé la langue de son père. C’est sur cette tension, hériter sans posséder, qu’il a construit une autorité que ses pairs ne contestent pas.
9 100 francs. Une boîte de chocolats
En 1995, Rochebin entre à la Télévision suisse romande, le service public audiovisuel de Suisse francophone. À partir de 1998, il présente le 19:30, journal télévisé de référence diffusé chaque soir sur TV5 Monde dans 257 millions de foyers à travers le monde. Il en sera le présentateur principal pendant un peu plus de vingt ans, jusqu’en 2019.
Son salaire pendant cette période ? L’unique chiffre documenté dans toute sa carrière date de 2012 : 9 100 francs suisses par mois, soit environ 8 500 euros à la parité de l’époque. Pour un présentateur de cette audience internationale, le montant est jugé modeste dans la profession. Il ne provoque aucun démenti.
En 2015, interrogé sur sa rémunération, Rochebin donne lui-même la mesure. « Je n’ai pas un salaire de présentateur vedette, mais de journaliste. Le jour où l’on me remerciera, je ne toucherai pas un million d’euros. Mais une boîte de chocolats. Et ça me va très bien. » La référence implicite est le départ de Claire Chazal de TF1, cette même année, accompagné d’une indemnité de 1 million d’euros très commentée dans la profession. Rochebin choisit sa distance avec ce modèle.
Ce positionnement est cohérent avec le cadre du service public suisse, soumis à des grilles salariales fédérales encadrées, à l’opposé des contrats du secteur privé français. La presse suisse romande l’écrit d’ailleurs sans détour en juillet 2020, au moment de son départ pour LCI : « Son style éprouvé, son book et sa réputation lui permettent sans doute de pulvériser aujourd’hui les échelles fédérales de traitement. »
En parallèle du 19:30, il anime Pardonnez-moi, une émission dominicale d’entretiens où ont défilé Vladimir Poutine, Emmanuel Macron, le Dalaï-Lama, Edward Snowden et Roman Polanski. En 2011, le gouvernement français le nomme chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.
LCI, 2020 : le passage dans le privé
En juillet 2020, Rochebin annonce qu’il quitte la télévision suisse romande. Un peu plus de vingt ans de service public. Il rejoint LCI, la chaîne d’information en continu du groupe TF1, entreprise privée cotée en Bourse, sans obligation légale de publier les salaires individuels de ses présentateurs.
Ses débuts sont laborieux. Le journal du soir qu’il présente à partir du 24 août 2020 plafonne sous les 1% de part de marché lors de ses premières semaines. Rochebin ne se dérobe pas à ce constat : « Les audiences sont importantes, mais une émission peut émerger ou être à la baisse pour le moindre élément », a-t-il déclaré à l’époque.
La montée en puissance viendra, progressivement. En août 2022, assurant l’intérim d’un confrère sur la tranche 22h-minuit, il propulse LCI au premier rang des chaînes d’information ce soir-là, devant BFMTV et CNews, avec une moyenne de 250 000 téléspectateurs et un pic à 413 000. En octobre 2025, sa tranche nocturne rassemble 280 000 téléspectateurs en moyenne sur une soirée, avec un pic à 422 000, LCI devançant sur ce créneau ses deux concurrents directs. En février 2026, lors d’une soirée consacrée à l’actualité internationale, ce même rendez-vous atteint 268 000 téléspectateurs de moyenne et un pic à 464 000.
Sur ses revenus depuis 2020, Rochebin ne dit rien. Le groupe TF1 ne publie pas les salaires individuels de ses présentateurs. Des sites d’estimation non officiels avancent des montants autour de 30 000 euros mensuels, sans fournir de source primaire identifiable, ni contrat rendu public, ni déclaration de l’intéressé ou de son employeur. Ces chiffres sont cohérents avec les niveaux pratiqués dans le groupe pour des présentateurs de ce rang, mais ils restent des estimations, pas des données vérifiées.
105 000 francs et un accord sous clé
Le 31 octobre 2020, alors que Rochebin vient d’entamer sa première semaine sur LCI, un quotidien suisse de référence publie une longue enquête intitulée « La RTS, Darius Rochebin et la loi du silence ». L’article recueille des témoignages sur des comportements supposément déplacés de sa part à la télévision suisse. LCI le suspend dans l’attente des résultats d’enquêtes indépendantes.
En novembre 2020, Rochebin dépose une plainte pénale pour diffamation contre le journal. En avril 2021, la société faîtière du service public audiovisuel suisse publie les conclusions de ses investigations. Deux cadres sont sanctionnés pour des comportements avérés. Rochebin, lui, est blanchi : « Aucun des témoignages recueillis ne permet de conclure à des actes relevant de harcèlement sexuel ou psychologique, d’atteinte à la personnalité ou d’une quelconque infraction pénale. » Il réintègre l’antenne de LCI le 26 avril 2021.
En novembre 2021, il retire sa plainte à la suite d’un accord extrajudiciaire avec le groupe éditeur du journal. Selon la presse suisse alémanique, confirmé par plusieurs titres de Suisse romande, le groupe lui verse 105 000 francs suisses en contrepartie du retrait de la plainte. C’est, à ce jour, la seule transaction financière documentée publiquement depuis son arrivée en France.
Gallimard, Badinter, et un autre métier
Parallèlement à l’antenne, Rochebin maintient depuis 2006 une activité éditoriale construite en dehors de sa notoriété télévisuelle.
Son premier livre, Portraits, tendres et cruels, paraît aux Éditions Favre en 2006. En 2024, il publie La guerre et la grâce Conversation inachevée avec Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, à partir d’entretiens menés avant la mort de l’académicienne. Le 2 octobre 2025, Gallimard publie À la vie Entretiens avec Robert Badinter, recueil de conversations entre les deux hommes. L’ouvrage est présenté le 9 octobre 2025 lors de l’entrée de Badinter au Panthéon.
Cette veine éditoriale n’est pas récente. Rochebin a commencé sa carrière dans la presse écrite en 1987, avant d’entrer à la télévision suisse en 1995. La pratique du long entretien littéraire précède la pratique du JT de presque dix ans.
En janvier 2025, Luc Ferry, philosophe et chroniqueur depuis plusieurs saisons sur LCI, s’emporte en direct après qu’une comparaison lui est retirée pendant l’émission : « Ça suffit Darius ! » Ferry annonce l’arrêt de sa participation. La scène fait le tour des réseaux sociaux et rappelle la tension permanente entre la temporalité de la chaîne info, immédiate, contradictoire, percutante, et celle du journaliste qui publie, quelques mois plus tard, des entretiens de fond chez l’un des éditeurs les plus exigeants de la place parisienne. Les deux métiers coexistent. Ils ne se ressemblent pas.
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