Combien gagne un prix Nobel ?

04/10/2026

Le montant du prix Nobel atteint 1,06 million d’euros en 2026. Partagé, imposé selon le pays, il ne dit pas tout de ce que gagne un lauréat.

Dans la semaine qui a suivi son Nobel de littérature, en octobre 2024, la romancière sud-coréenne Han Kang a vu plus d’un million de ses livres s’écouler dans son pays, sans que ses éditeurs rendent public ce qu’elle en a perçu. En France, l’article 92 A du code général des impôts exonère le chèque de la Fondation Nobel ; aux Etats-Unis, le fisc l’impose dès que le lauréat l’encaisse. Quant à la médaille du journaliste russe Dmitri Mouratov, adjugée 103,5 millions de dollars en 2022, elle n’a enrichi que l’Unicef. Entre la dotation et la notoriété, la fortune d’un lauréat devient plus incertaine à mesure qu’elle s’éloigne du chèque.

Les jurys Nobel ouvrent leur saison lundi 5 octobre. Le prix de physiologie ou médecine sera annoncé ce jour-là, puis la physique le 6, la chimie le 7, la littérature le 8, la paix le 9 et les sciences économiques le 12.

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Avant même que le premier nom soit connu, la Fondation Nobel a fixé ce que chacun de ces prix rapportera : 12 millions de couronnes suédoises. Cette institution privée gère le legs d’Alfred Nobel. En septembre, elle a porté la dotation de 11 à 12 millions de couronnes, l’année du 125e anniversaire des premiers prix, remis en 1901.

La somme vaut pour les cinq prix institués par le testament de l’industriel suédois : physique, chimie, médecine, littérature et paix. Elle vaut aussi pour un sixième, le prix de la Banque de Suède (la banque centrale du pays) en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, que l’usage appelle « Nobel d’économie ». Alfred Nobel ne l’avait jamais prévu. Ses lauréats sont pourtant désignés selon des modalités comparables et touchent la même dotation.

Au taux de référence publié le 2 octobre par la Banque centrale européenne (BCE), soit 11,29 couronnes pour 1 euro, ces 12 millions de couronnes valent environ 1,063 million d’euros. L’agence Reuters les estimait à 1,2 million de dollars le jour où la fondation a annoncé la hausse. Ce taux sert de repère : le lauréat qui convertira sa dotation obtiendra de sa banque un autre cours, à une autre date.

Ce million d’euros ne revient entier qu’au lauréat distingué seul. Les statuts de la Fondation Nobel autorisent les jurys à répartir un prix entre trois personnes au plus. Ils peuvent couronner deux travaux pour moitié chacun, ou attribuer un même travail à deux ou trois chercheurs. À deux, chaque lauréat reçoit 6 millions de couronnes, environ 531 000 euros. À trois, la part tombe à 4 millions de couronnes, environ 354 000 euros, soit un tiers du montant affiché.

Les deux formules se combinent. En octobre 2025, le jury du prix d’économie a attribué la moitié de sa dotation à l’historien de l’économie Joel Mokyr, et partagé l’autre moitié entre le Français Philippe Aghion et le Canadien Peter Howitt. Appliquée aux 12 millions de couronnes de 2026, cette répartition donnerait 531 000 euros au premier et environ 266 000 euros à chacun des deux autres.

Répartition du prixMontant par lauréatEquivalent au 2 octobre 2026
Un lauréat seul12 millions de couronnes1,063 million d’euros
Deux lauréats à parts égales6 millions de couronnes531 000 euros
Trois lauréats à parts égales4 millions de couronnes354 000 euros
Partage 50 / 25 / 256 / 3 / 3 millions de couronnes531 000 / 266 000 / 266 000 euros

Ce partage change aussi la portée de la hausse décidée en septembre. La Fondation Nobel a ajouté 1 million de couronnes à chaque prix, soit environ 88 600 euros pour un lauréat seul. Dans un prix partagé à trois, chacun n’en touche que le tiers, quelque 29 500 euros. Seuls les lauréats couronnés sans partage recevront donc le million d’euros des communiqués.

Lorsque le comité Nobel norvégien, qui décerne le prix de la paix, distingue une organisation, la dotation revient à celle-ci. Ses dirigeants, ses salariés et ses membres ne se la répartissent pas automatiquement.

Cette dotation est le seul gain du Nobel dont le montant soit public. Ni la Fondation Nobel ni les universités qui emploient les lauréats ne publient de données sur ce que la distinction leur rapporte ensuite. Avant même ces retombées, le fisc prélève sa part sur le chèque lui-même.

Exonéré en France, imposable aux Etats-Unis

L’administration fiscale du pays où réside le lauréat fixe ce qu’il garde de son prix. Son droit national s’applique, et parfois une convention fiscale (un accord entre deux Etats qui répartit le droit d’imposer).

En France, l’article 92 A du code général des impôts exonère d’impôt sur le revenu les sommes perçues par les lauréats du Nobel. L’administration fiscale a confirmé cette règle dans sa doctrine (les commentaires officiels par lesquels elle interprète la loi), actualisée en août 2026. Le formulaire 2041-GJ de cette année, joint à la déclaration de revenus, range d’ailleurs le prix parmi les revenus exonérés. Un lauréat résident fiscal en France conserve donc l’intégralité de sa part.

L’Internal Revenue Service (IRS), l’administration fiscale américaine, applique la règle inverse : les prix et récompenses, Nobel compris, entrent en principe dans le revenu imposable. L’IRS prévoit une exclusion à trois conditions cumulées. Le lauréat ne doit avoir fait aucune démarche pour concourir. Il ne doit être tenu à aucun service futur substantiel. Enfin, sur son instruction, le payeur doit verser la somme directement à une administration publique ou à un organisme caritatif habilité.

Cette troisième condition tranche la question. Un lauréat américain n’échappe à l’impôt qu’en renonçant à toucher l’argent ; s’il l’encaisse, il paie. Pour une même dotation, le revenu net d’un lauréat français et celui d’un lauréat américain se séparent sur la seule question de leur adresse fiscale.

L’exonération française s’arrête à la dotation. Les droits d’auteur, les honoraires de conférence et les missions de conseil restent soumis à leurs règles ordinaires, comme les intérêts, dividendes et plus-values tirés du prix une fois placé. Même en France, tout ce que le Nobel rapporte après la cérémonie passe par l’impôt.

Un capital de 6,7 milliards de couronnes

La dotation ne doit rien au budget de l’Etat suédois. La Fondation Nobel la finance sur les revenus du patrimoine légué par Alfred Nobel, qu’elle place pour assurer durablement les prix. Fin 2025, son capital investi atteignait une valeur de marché de 6,744 milliards de couronnes, dont 6,532 milliards hors immeubles détenus en direct.

Ce capital a rapporté 0,9 % en 2025. Sur cinq ans, la fondation affiche un rendement annualisé (la moyenne de gain par an sur la période) de 7,7 %, et de 7,6 % sur dix ans. Une fois payés les prix et le fonctionnement, ses fonds propres ont dégagé un rendement total de 1,1 % l’an dernier. La fondation a donc relevé sa dotation au sortir d’une année presque plate, à l’appui de performances de long terme supérieures à 7 %.

Le mouvement inverse s’est déjà produit. En 2012, la fondation avait ramené la dotation de 10 à 8 millions de couronnes pour préserver sa capacité financière à long terme, avant de la relever par étapes. Un lauréat touche ce que les marchés ont laissé à la fondation l’année de son prix.

En 1901, chaque prix était doté de 150 782 couronnes. La fondation verse aujourd’hui près de quatre-vingts fois ce montant nominal, une multiplication qui ne tient compte ni de l’inflation ni des changes.

L’« effet Nobel » en librairie

Les libraires sud-coréens ont vu leurs stocks fondre en octobre 2024. Après l’annonce du Nobel de littérature attribué à Han Kang, ses romans manquaient en rayon et les sites de librairies en ligne saturaient, rapportait alors Reuters. Dans la semaine suivante, plus d’un million d’exemplaires de ses œuvres, papier et numérique, se sont vendus dans le pays, selon des chiffres rapportés par l’Agence France-Presse.

Ces ventes font de la littérature la catégorie où le Nobel se convertit le plus visiblement en argent. L’annonce relance tout le catalogue de l’auteur et accélère les réimpressions. Elle multiplie aussi les traductions et les cessions de droits (la vente à des éditeurs étrangers du droit de publier l’œuvre). L’Autrichienne Elfriede Jelinek, lauréate en 2004, avait vendu environ 4 000 livres en dix ans. Elle en a écoulé 100 000 dans les six semaines qui ont suivi son prix, selon Reuters.

Ces chiffres comptent des exemplaires. Ce que l’écrivain perçoit se règle dans son contrat d’édition : le taux de ses droits d’auteur, l’avance (la somme versée par l’éditeur à la signature, déduite ensuite des droits), la commission de son agent littéraire, les droits de traduction cédés. Il faut y ajouter la part éventuelle de ses héritiers, puis l’impôt. Sur ce million de livres vendus en une semaine, les éditeurs de Han Kang n’ont communiqué aucun montant de droits.

Encore faut-il que les livres existent. Le succès suppose une notoriété préalable, des œuvres disponibles, des traductions déjà parues et une langue diffusée. Il demande aussi un réseau éditorial et des imprimeurs capables de suivre la demande. Et l’élan s’épuise : le groupe audiovisuel public allemand Deutsche Welle relevait que le pic de ventes pouvait, selon les cas, se résorber au bout de deux ou trois ans.

Conférences et chaires, sans barème

Hors des librairies, la notoriété se négocie dans les amphithéâtres et les salles de conseil. Universités, entreprises, fondations, institutions internationales et grands forums recherchent la signature d’un Nobel. Les banques centrales, les administrations, les entreprises et les médias sollicitent davantage un économiste couronné. Un lauréat de la paix devient une voix écoutée dans les enceintes diplomatiques et humanitaires.

Chaque invitation peut se monnayer, à un tarif que personne ne publie. Les contrats de conférence et de conseil sont privés : ni les lauréats ni ceux qui les invitent n’en dévoilent les montants. Les activités varient d’un lauréat à l’autre, et chacun peut accepter, refuser ou intervenir gratuitement.

Les gains le plus souvent prêtés aux lauréats sont ainsi ceux dont le montant échappe à tout relevé. Le prix multiplie les invitations, accroît la visibilité et renforce la capacité à négocier. Son rendement financier varie selon la discipline, la personne, son statut professionnel et ses choix.

Les universités récompensent un Nobel par d’autres voies. Elles peuvent lui confier une chaire (un poste de professeur créé ou réservé pour lui), prolonger son contrat, le revaloriser ou l’alléger de ses tâches administratives. Un établissement concurrent peut aussi tenter de le recruter. Chacun de ces avantages se négocie au cas par cas. Un lauréat peut ainsi renforcer sa position face à son employeur sans que son salaire augmente d’un euro.

Au profit des laboratoires et des universités

Ce pouvoir de négociation profite souvent davantage à l’équipe du lauréat qu’à lui-même. Les agences qui lui accordent une subvention financent un programme de recherche. Le recrutement de doctorants, la construction d’un laboratoire ou l’achat d’équipements servent son équipe. Ces ressources restent affectées à la science et n’entrent pas dans son patrimoine. Une revalorisation, une mission de conseil ou un contrat d’édition, à l’inverse, lui reviennent en propre.

Les citations suivent la même logique. Ces mentions d’un travail par d’autres chercheurs augmentent après le prix : une étude consacrée aux lauréats du prix d’économie l’a mesuré, surtout pour les articles publiés dans les années précédant la récompense. Ses auteurs ont eu recours à un groupe de contrôle synthétique, c’est-à-dire qu’ils ont comparé chaque lauréat à un profil fictif construit à partir de chercheurs non primés. Une citation mesure la circulation d’un travail et ne rapporte rien à son auteur. Les recherches sur un éventuel ralentissement de la production scientifique après le prix décrivent, elles, l’effet des sollicitations sur une carrière, sans rien dire des revenus.

L’université qui emploie le lauréat tire de la distinction une visibilité internationale. Elle attire davantage d’étudiants et de chercheurs, gagne un argument auprès des donateurs et des partenaires, consolide sa marque académique. Les dons et financements qui en découlent vont à l’établissement. Les récits sur le « jackpot Nobel » additionnent pourtant la prospérité de l’institution et celle du chercheur. Seule la seconde figure sur son compte en banque.

La médaille de Dmitri Mouratov, 103,5 millions de dollars

Outre sa dotation, chaque lauréat reçoit une médaille et un diplôme. En 2014, James Watson, colauréat du Nobel de médecine 1962 pour la découverte de la structure de l’ADN, a vendu sa médaille aux enchères pour plus de 4,7 millions de dollars.

Huit ans plus tard, Dmitri Mouratov, rédacteur en chef du journal russe Novaïa Gazeta et colauréat du Nobel de la paix 2021, a mis la sienne en vente. Elle a atteint 103,5 millions de dollars, destinés à l’Unicef, le Fonds des Nations unies pour l’enfance, pour aider les enfants ukrainiens déplacés par la guerre. Ce prix d’adjudication (le montant final des enchères) ne fixe aucune cote. Il tient à une opération philanthropique hors norme, conduite en pleine guerre en Ukraine, et Dmitri Mouratov n’en a rien gardé.

Comme lui, un lauréat peut recevoir le Nobel sans s’enrichir durablement. S’il donne sa part de dotation ou l’investit dans une cause, il n’en conserve rien. Un chercheur déjà en fin de carrière, peu désireux de monnayer sa notoriété, n’en tire aucun revenu nouveau.

La Fondation Nobel rappelle que le lauréat peut céder sa médaille et son diplôme, et dépenser comme il l’entend l’argent reçu. Son titre de lauréat reste attaché à son nom, quel que soit l’acquéreur de la médaille.

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